Le poème du moment

L’esprit dans le corps
l’oubli dans l’esprit
le corps dans l’oubli
en noir et blanc
à petits feux
à petits pas
le cygne se meurt

Sur la pointe des pieds
musique dans le corps
l’esprit danse l’oubli
Marta s’envole
la vie persiste
la grâce signe
d’un battement d’aile

Parfois les humains
parfois les étoiles
partagent l’instant
un signe demeure

Sur la toile comme au ciel

Parfois les mots tombent de la bouche du poète
Sans l’ombre ni même l’idée d’un faux pli
Quant à nous pauvres pêcheurs
Il nous faut bien survivre
Avec nos phrases bancales
Et des cartons de bière
Pour les tenir debout

 

terre-a-ciel

Ce qui reste

Comme les renards
et les autres
comme les anges
et les enfants
l’alcool
soi-même
la peur
la mer
la montagne
l’argent
la vie
mon amour
la mort s’apprivoise.

ce-qui-reste

La cabane en parpaings

 
1
 
Le premier pas

       

         

             C’est toujours la même histoire, le plus dur est de prendre la décision, ensuite c’est facile, il suffit de suivre le mouvement. Etape par étape.
Elle n’est jamais simple à prendre, on examine les arguments, on passe par plusieurs stades, on balance d’un côté puis de l’autre, on tente même la fuite.
On sait pourtant que la plupart du temps poser la question est déjà y répondre.
Il y a toujours quelque chose pour vous retenir, et puis un jour se trouvent plus d’avantages à s’en aller.

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Les anges ont parfois …

… des noms de train

Prologue

 

   Pati, la fille qui m’hébergeait, n’était pas rentrée depuis deux jours, personne ne savait pourquoi. En général nous passions les soirées avec les garçons qui partageaient le squat. Pati sortait de temps en temps avec Philippe, mais comme tout le monde il ignorait où elle pouvait se trouver – et ne s’en inquiétait pas davantage. Il arrivait régulièrement que quelqu’un disparaisse plusieurs jours, pas un ne se serait permis de lui en demander la raison, c’était son affaire. Il arrivait aussi que quelqu’un ne revienne pas, on apprenait bien plus tard – et par des voies détournées – qu’il avait changé de squat, de ville, ou de vie. Parfois il était mort.
Le premier soir sans Pati, nous nous sommes rassemblés dans la chambre des filles, celle de Pati et moi, plus accueillante que celle des garçons, à fumer et boire comme d’habitude, à écouter la musique. Nous étions branchés Led Zep cette nuit-là – je m’en souviens. Quand nous avons parlé de Pati, nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’elle allait réapparaitre un jour ou l’autre, et clos ainsi la discussion. Le lendemain, j’ai trainé toute la journée, espérant tomber sur elle. Mais aucune de nos connaissances de la rue ne l’avait vue. C’était mon anniversaire, Pati me manquait. Ensemble nous aurions inventé un moyen d’en faire une folle soirée inoubliable, elle le fut pour d’autres raisons. Je me sentais cafardeuse. Quand je suis rentrée, à part Pascal, le squat était vide. Aucun d’eux ne me semblait un sale type, on aurait dit plutôt des petits garçons qui jouaient aux durs. Nous devions aussi, Pati et moi, donner l’impression de pauvres gamines dans des vies trop grandes. Solidaires dans la misère, nous étions tous bien trop à fleur de peau pour nous laisser toucher par une réelle affection. Nous étions potes sans être amis. Pascal s’est installé dans la chambre, cela m’a paru simplement coutumier. J’ai mis trop de temps à comprendre ce qu’il voulait, j’ai cru qu’il suffisait de dire non. Je l’ai dit. Juste avant de me trouver paralysée par la violence.

C’est la première fois qu’on me frappe. Je ferme les yeux et ne bouge plus. Je songe à une fable, une histoire de loup et d’agneau, impossible de me rappeler la morale. Je ne suis pas là. Incapable de le défendre, j’ai déserté mon corps et me désintéresse de ce qu’il devient. A la fin, je me lève, rajuste mes vêtements, prend mes affaires et quitte le squat. Sans un regard, comme on dit.

J’ai marché voilée dans les rues de la ville. J’ai essayé de dormir sous des cartons dans l’escalier d’un immeuble mais à peine assoupie je me réveillais en sursaut, je me suis donc mise en marche. J’ai vu le soleil se lever. Je continuais à marcher. J’aurais pu ainsi cheminer jusqu’à l’autre bout du pays mais il ne me vint pas à l’idée de quitter la ville. Où trouver des cartons pour dormir dans le reste du monde ? Je me fiche d’avoir froid, d’avoir sauté déjà trois repas, c’est ma vie. Je l’ai voulue, je l’ai. Je chasse de ma tête des envies de douche ou de soupe chaude, l’important est d’avancer même s’il m’arrive, absorbée par mes pensées, de tourner des heures dans le même quartier, revoir les mêmes rues. Je ne me soucie pas d’une destination, je marche seulement. Je le fais consciencieusement, sans regarder les soleils artificiels des vitrines devant lesquelles stationnent des DS aux vitres fumées. Sans plus remarquer les immeubles neufs et tristes où s’entassent des familles égarées dans nos hivers clinquants et qui me regardent passer, concentrée sur mes pas. J’ai le souvenir de cette sensation, comme il était vital d’être en mouvement. Il me semblait que si je m’arrêtais j’allais être envahie par quelque chose de si violent que je n’en reviendrais pas. En somme, je marchais pour ne pas aller plus loin.

Le temps n’est rien quand on marche au hasard, on est son propre vent. J’ai marché tout le jour.

Je n’ai pas la mémoire des dates mais personne n’oublie celle de son anniversaire – surtout ce genre d’anniversaire. Quand je découvrirai ce mot, je songerai à ce jour-là, sans y trouver davantage de sens. Je ne comprends toujours pas mon karma, le lendemain m’a réservé un si singulier cadeau. Le lendemain précisément : le 15 février 1975. J’avais quinze ans et un jour, celui de ma rencontre avec Mina. …/…

…/…

Angèle la voyelle

 

Ce quartier de la ville de Luego-en-Provence est paisible – résidentiel, précisera le fait-diversier du quotidien local. On y trouve des égarés comme partout, mais il s’agit de folies douces : le vieux du bout de la rue qui fait et refait 1968, l’allumée du N°8 qui se prend pour un ange ; on invite quand même à la fête des voisins les gosses mal aimés, ceux qui cherchent des noises à tous leurs riverains.
Monsieur V., un homme également paisible, habite cette rue depuis une vingtaine d’année, il s’y sent en sécurité. En général.

Il est quasi arrivé chez lui, il descend de sa voiture, la dernière coqueluche avec toutes les options, le cadeau qu’il s’est offert pour ses cinquante ans repus (cela fait belle lurette que la Rolex adorne son poignet).
Il a pris l’habitude de la garer sous le halo d’un réverbère, ça lui fait plaisir quand il jette dehors un œil machinal depuis la fenêtre de son salon et qu’il la voit rutiler de l’autre côté de la rue, pareille à une apparition nimbée de lumière blanche.
Comme la plupart des commerçants à la fin de l’année, il est épuisé mais de bonne humeur. Il possède un grand magasin de bricolage, ce n’est pas le premier secteur qui vient à l’esprit mais il fait partie des plus florissants en cette veille de Noël.
Monsieur V. rentre donc jovial du travail.
Il serre une sacoche dans ses bras. Comme un enfant.

Il traverse la rue déserte pour rejoindre sa villa de maître. Il perçoit à peine la silhouette sur le trottoir. Elle a débouché du coin à l’ouest, elle marche à grandes foulées, effleurant le sol, pressée.
S’il l’observait il verrait qu’elle évite les réverbères, mais à sa conscience elle n’est qu’une ombre, floue dans la nuit. On devine à peine qu’il s’agit d’une femme.
Taille moyenne, corpulence moyenne – témoignera-t-il un peu au hasard.
Elle porte un long manteau sombre, emmitouflée dans une écharpe, le visage caché par un bonnet d’où s’échappe une mèche claire qu’il ne remarquera pas.
Elle arrive devant son portail au moment où il s’apprête à le rejoindre en traversant le trottoir. Courtois, il s’arrête pour la laisser passer.
Mais elle ne passe pas.

Elle se tourne brusquement, se campe face à lui. Elle sort d’une poche de son manteau un objet, immédiatement identifié par Monsieur V. malgré la panique qui lui frappe le ventre. Il est pétrifié, elle ne dit rien.
D’une main elle braque son arme sur lui, de l’autre elle fait signe de lui donner la sacoche.
Il a la sensation de se trouver dans un film muet, le temps à une vitesse artificielle.
Il cherche les yeux de la femme mais son regard s’égare dans son propre reflet : l’image de son visage ahuri dans des lunettes miroirs – incongrues pour un soir de décembre, pense-t-il bêtement.
Elle, impassible, compte sur ses doigts, lui brandit sous les yeux son pouce levé, puis l’index – il se rappellera dans un flash, longtemps après, que ses mains étaient gantées.
L’instant maintenant s’est ralenti, s’étend à perte de vue, cependant il n’hésite pas une éternité.
Il ne veut pas savoir ce qui se passerait si elle parvenait au majeur.
Elle est si calme, alors qu’il sent chacune de ses cellules trembler. Il ne pense plus à rien, il est au milieu de nulle part, dans une espèce de vide spatio-temporel, dans la faille du monde où il lui tend sa sacoche, lui donne la recette de toute la semaine.

Les mots arrivent faiblement tandis que la femme, se retournant de temps en temps, s’éloigne en courant. Stupéfait, il la regarde disparaître à l’autre coin de la rue alors que les mots se précisent dans son cerveau miné :
– Je viens de me faire braquer !
Tant interloqué qu’une nature primaire prend le dessus et double sa peine :
– Par une gonzesse !

…/…