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Un soir de novembre


Mon très cher plus vieil ami,

Quel bonheur de t’entendre, en tendre, de savoir que tu me lis, avec plaisir. Bonheur d’avoir trouvé cette façon d’être avec toi dans cette redoutable épreuve. De rester proche.
Tout mon parcours depuis que je suis partie de chez mes parents est déterminé par cette rencontre.
1978, j’ai dix-sept ans et je ne suis pas bien sérieuse. Je suis un peu grave, c’est ma nature, mais pas sérieuse. Je suis naïve, je vis dans les livres et dans mes rêves. Je crois avoir un destin, je suis le vent. Ce dimanche-là le vent me porte au marché aux puces de Belfort dans la vieille ville et je croise tes yeux. Je ne dis pas ton regard, ce sera encore autre chose, non la première impression ce sont tes yeux.
Ça m’agace un peu quand tu fais ton coquet avec tes yeux. Tout le monde, toute ta vie, t’as dit que leur couleur est exceptionnelle, ce bleu limpide, et toi qui t’étonnes depuis plus de quatre-vingt ans, et réponds Ah bon ?
Il y a un moment où il faut admettre quelques vérités même si elles nous échappent. Quand tout le monde te dit la même chose tout au long de ta vie, normalement tu devrais finir par en intégrer la réalité.
En tout cas, on ne s’est plus jamais quittés. Enfin si on s’est quittés mais on ne s’est jamais séparés. Je crois qu’il y a énormément de nuances dans les sentiments d’amour et d’amitié et que chaque relation trouve la sienne. Un enfant rend en plus le lien éternel, d’une façon ou d’une autre.
La première fois que je t’ai vu je me rappelle tes yeux donc et que tu portais un manteau afghan brodé qui sentait le bouc, que tu vendais des horloges. C’était l’hiver. Tu m’as fuie jusqu’à l’été suivant. La prochaine fois qu’on pourra se parler je te demanderai ce qui t’a finalement décidé et si ce n’était vraiment que notre différence d’âge qui te retenait. C’est étonnant que je ne t’aie jamais posé cette question. Ça n’a sans doute pas tant d’importance, au mois de juillet c’était joué.
Je pense mes souvenirs exacts quand ils situent ce moment à Strasbourg, sur un autre marché aux puces, devant la cathédrale, tu y vendais des bustes de Napoléon, nous avions passé la journée ensemble parmi cette faune, avec les autres brocanteurs, les touristes. Tu devais me ramener à Belfort ou à Mulhouse et ta voiture est tombée en panne. Nous avons dormi à Strasbourg. On a toujours ri du coup de la panne. Toute cette route a commencé par une voiture en panne.
Tu te souviens des regards des gens sur nous ? En Alsace, fin des années soixante-dix, l’esprit n’était pas à la tolérance. Nous pouvons l’avouer, nous prenions un malin plaisir à incarner la provocation avec mes dix-sept ans excentriques et tes trente-sept hirsutes.
Quand je suis retournée au lycée, en terminale, j’ai passé mon temps à t’écrire et à attendre le week-end pour te voir. Oui, je sais, c’est moi qui ai ces lettres, je ne les ai toujours pas relues mais je te les rends dès que c’est fait. Pour être franche, elles doivent être dans un des quatre-vingt-huit cartons (dont soixante de livres) que je n’ai pas encore déballés. Je suis curieuse de relire la jeune fille amoureuse, il doit y avoir matière à poèmes.
Je me rappelle aussi les repas chez tes amis, je m’endormais à chaque fois sur le canapé, c’était devenu comme une blague. On le voit dans les films, la soirée entre amis et l’un d’eux arrive avec une Lolita qui ne se mêle pas aux autres.
Il faut dire qu’à l’époque je n’étais pas sociable en dehors de mon cercle proche, tu as vu comme ça s’est arrangé, maintenant je parle aux gens avec naturel et personne ne se doute de tout le chemin qu’il m’a fallu parcourir pour y arriver.
Toi ça a toujours été le contraire, le type qui parle à tout le monde, avec cette particularité de tutoyer sans exception. Le type démocratique. Et populaire. Avec tous les gens que tu as rencontrés tout au long de ta vie, tu aurais de quoi écrire quelques livres, je suis sûre qu’ils t’accompagnent en ce moment, tous ces instants en passant qui font l’humanité.

On est dimanche, le repas vient de se terminer, les amis de partir, la nuit de tomber.
C’était une belle journée, douze à table et des agapes alsaciennes (choucroute pour tout le monde). Weber aime autant que moi les tablées d’amis, maintenant que nous avons une vraie maison on peut en ouvrir la porte.
Il y a un instant je secouais les nappes dehors.
J’aime ce geste, après la fête, secouer les miettes sous les étoiles.
Nous sommes constitués aussi de ces mouvements, à la fois uniques et familiers, que l’on répète tout au long de notre vie et qui la jalonnent.
Comme t’écrire, par exemple.
Force, amour et douceur à toi et ta Douce.
Weber et moi pensons à toi et à vous.