Au final, cela faisait des années que tu nous avais habitués à ton absence.
Comme un effacement.
Tu t’es gommé, self-gommé.
Je n’ai pas pleuré, cela fait bientôt trois mois maintenant. Au début je pensais que le chagrin allait me tomber dessus d’un coup, par surprise.
J’ai bien des larmes de temps en temps, des larmes égoïstes, tu étais tout de même mon premier et plus grand fan.
Ton regard sur moi me manque.
Sans jugement, sans attente, un amour inconditionnel, tu m’as presque toute ma vie regardée comme ça.
Je disais que tu étais un repère pour moi, c’est vrai que tu avais un regard de (re)père.
Tu étais aussi mon repaire.
Les larmes viennent quand j’ai envie de parler avec toi, c’était si facile, pour tout le monde, de parler avec toi.
Tous se confiaient, se livraient, naturellement.
Tu dois avoir emporté quelques secrets dans ta tombe, enfin dans la mer.
Aussi quelques petites larmes, quand on passe pas loin de chez toi. Quand on repart de chez le Pitchoun.

Nous y étions dimanche dernier, en famille, sauf le Taquin qui avait mal au dos et était resté chez lui. Ce n’est jamais simple avec le Taquin. Le Voyageur était là.
Quand on est reparti, pour prendre l’autoroute, on suit la route qui allait chez toi.
Dimanche, quand on est passé tout près, j’ai senti ta présence. Les larmes aux yeux.
Tu disais que j’étais une pleureuse, c’était vrai. Ça ne l’est plus. Je suis souvent émue, mais je ne pleure plus à chaudes larmes comme je savais si bien le faire.
Comme ça te surprenait toujours.
Je crois que je n’ai plus le temps.
Je crois qu’une tristesse au fond de moi est partie. A mon avis un avantage de l’âge.
Ce que m’apporte Weber aussi, ne pas perdre de temps et d’énergie à se lamenter sur soi-même ou sur les difficultés du chemin. Utiliser ce temps et cette énergie à trouver des solutions.
Vous vous rejoignez sur ce point, je me souviens de l’un de tes mantras : que des solutions !
Comme tu peux le voir je n’écris pas beaucoup en ce moment. Le temps est à autre chose, à construire ce qui me permettra de prendre le temps d’écrire ces fameux romans qui grandissent dans mon âme.
Je n’ai pas eu le temps de t’en parler, nous avons enterré le maire du village. Un mauvais diagnostic d’hôpital. C’est tellement idiot.
C’est une grande perte, plus de trente ans de dévouement au bien public, à préserver ce magnifique village.
On a toujours peur qu’il n’y en ait plus, des hommes comme ça, droits, honnêtes, soucieux des intérêts de la collectivité avant les leurs. Mais je crois que cette peur est un leurre.
Enfin, disons que je l’espère. Parce que les exemples que nous avons ne nous emmènent pas vers l’optimisme. Ce cirque à l’assemblée nationale, ces journalistes qui servent la soupe aux populismes, le mec le plus puissant du monde orange et imprévisible, la guerre qui revient et nous qui faisons semblant de rien. Sans parler de ce que l’on fait à la planète et à ses habitants.
Mais ne perdons pas de temps ni d’énergie à nous lamenter sur l’état du monde, sur l’inconscience et la nature humaines.
Regarde avec moi le jour se lever sur la falaise, le soleil va bientôt apparaître, la promesse tenue de chaque jour.
Dans les bleus de l’aube, le Luberon flou comme une aquarelle, des équipées d’oiseaux qui saluent le jour en une savante virevolte.
Le chat qui se frotte à mes jambes.
Les premières fleurs aux amandiers.
What else ?

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