Oui, je continue, on pourrait dire que ce sont des lettres de l’after.
Mort ou vif, j’ai toujours plaisir à t’écrire.
Comme une conversation continue, je ne peux pas me résoudre à ne plus te raconter ma vie, avec le recul je me rends compte à quel point tu écoutais bien, comment tu posais les questions au bon moment, je ne pense pas être la seule à avoir eu cette impression que l’on pouvait tout te dire. Vraiment. C’est étrange de penser qu’au fond tu étais rassurant par cette écoute, ce non-jugement, oui c’est étrange à penser parce que d’un autre côté tu étais tout sauf rassurant, sans revenus ni réellement de domicile fixes, vivant au jour le jour.
Au fond ta philosophie remplaçait tout, la carrière, le statut social, les projets.
Par exemple, tu me disais que tu étais hermétique à la poésie, mais c’est parce que tu la vivais. Pas besoin de la lire, ni de l’entendre, tu la sentais, la voyais, là où elle est. Partout.
Poésie partout, conformisme nulle part.
Je suis en congé cette semaine, mais ce ne sont pas des vacances, je prépare l’anniversaire surprise de Weber. C’est toute une organisation. Bien sûr les enfants seront là, je compte sur eux pour un coup de main. Heureusement, je suis co-organisatrice avec le fils de Weber, le Showman, j’aurais aimé que tu le rencontres, c’est dommage que cela ne se soit pas fait, vous vous seriez plu.
En réalité, tu t’étais retiré depuis des années de nos vies, des fêtes de famille. Je ne me souviens pas du dernier repas ensemble. Cela faisait un bon moment qu’on ne se voyait qu’à l’heure du thé, mais jusqu’au bout le verre de rouge pour toi, quelle fidélité à toi-même !
Oui, le Showman t’aurais plu, d’abord il t’aurait fait rire, c’est son truc, un peu comme le Taquin, en plus scénique. Il a le talent de jouer des personnages. Il t’aurait plus aussi par son intelligence, sa précision dans ses observations, sans parler de sa culture. Le Pitchoun est fan, il dit que c’est rare un type de leur âge avec tant de personnalité et de réflexion. Il dit que le Showman ne s’en rend pas compte.
Les chats ne font pas des chiens.
Bref, il organise avec moi la surprise. Je ne suis pas certaine que s’en sera vraiment une. Je pense que Weber se doute de quelque chose et j’ai bien peur qu’il soit tombé sur un message échangé avec les enfants à propos du cadeau d’anniversaire.
Le plus dur pour moi est de ne rien dire, j’ai souvent l’élan de lui dire : on va faire comme ci ou comme ça, je me retiens à temps mais c’est difficile. Je m’aperçois comme j’ai pris l’habitude de tout partager avec lui, c’est très difficile pour moi de lui cacher quelque chose qui m’occupe autant.
J’ai ce paradoxe de savoir très bien mentir et détester le faire d’une façon absolue.
Même pour la bonne cause.
Je me souviens de ce moment dans ma vie, je devais avoir autour des vingt ans où j’ai décidé que je serais quelqu’un qui ne mentirait pas, comme je serais quelqu’un sans arrière-pensée.
On se donne des trucs comme ça, on s’y tient pour la vie, on ne sait plus vraiment pourquoi mais on a décidé ça, un jour, et on a forgé son esprit, sa personnalité pour se conformer à ces principes. Ça aurait pu en être d’autres.
Je dirais que toi tu as forgé ton esprit à ne pas faire de projets, aucune projection, rien d’autre que l’instant. Tu l’as tenu. Big up.
Nous avons invité une trentaine d’amis, ils ont consigne de tous arriver en même temps. Ce sera un mélange des facettes de Weber. Je sais qu’il n’aurait pas osé ce mélange, mais moi je sais qu’ils seront tous heureux d’être là, de lui témoigner leur amitié.
Je l’ai bien vu quand j’ai demandé de l’aide à quelques-uns des amis, François fait des rillettes de canard et une poularde en gelée, Sarah un parmentier de confit de canard… Ils étaient tous très heureux de participer. Pour Weber.
On était partis sur de salades et des grillades, petit budget, mais on s’est rendu compte que ça ne lui ressemblait pas, qu’il n’aurait pas aimé que l’on reçoive dans des assiettes en carton par exemple. Alors j’ai eu l’idée de demander aux fins cuistots de la bande, parce que je connais leur plaisir à cuisiner pour les amis.
Le repas sera ainsi digne de lui.
Cela fait longtemps que je n’avais pas organisé de fête, je ne me souvenais pas comme c’était épuisant, surtout quand c’est un cadeau, il faut vraiment penser à tout.
Comme c’est excitant aussi.
J’ai également la pression qu’elle lui plaise. C’est un trait de son caractère qui à la fois m’agace et me séduit : quand il reçoit il faut que tout soit parfait et généreux. Parfois, je lui dis qu’on pourrait faire davantage à la bonne franquette, mais il ne peut pas, cela doit venir de son melting-pot Tunisie et Italie, on fait grand seigneur ou on ne fait pas. Soit.
J’adore dire son âge aux gens, voir la stupéfaction sur leur visage. Tout le monde lui donne vingt ans de moins. C’est drôle comme un running gag.
Tu te souviens quand tu me disais en riant : toi, tu as toujours aimé les vieux messieurs. Oui, mais les vieux messieurs qui sont jeunes. Toi comme Weber, vous avez des regards de gamins. Ça pétille.
Heureusement que je les ai (presque) en moins ces vingt années, sinon j’aurais vite l’air d’être sa mère avec toutes mes rides.
Je ne comprends pas comment ça marche cette histoire de rides, on dirait qu’elles apparaissent dans la nuit. Je me regarde un matin et hop, il y en a une nouvelle. D’où elle sort ?
C’est certainement que je ne l’avais pas vue la veille mais pourquoi je la vois aujourd’hui ?
Tu te rappelles ma mère, cette petite pomme toute ridée ?
Les chats ne font pas des chiens…
Cela me fait penser à deux citations de femmes que je retiens et qui font du bien face à cette aventure mi-figue mi-raisin.
Jane Fonda (ta Barbarella) a dit : Tout le monde peut être jeune, seuls les plus chanceux sont vieux, et Bette Davis : Vieillir, c’est pas pour les mauviettes.
C’est si juste.
Nous sommes des pas mauviettes chanceux.
Enfin, toi tu es quand même mort.
Je n’arrive toujours pas à le croire.
Je te laisse, j’ai beaucoup à faire, je te raconterai peut-être la fête dans une prochaine lettre.
Cela me parait à la fois si doux et si dérisoire de t’écrire, mais c’est ma façon de te garder vivant en moi.
Donne de tes nouvelles.
Avec toi pour toujours