Je t’ai dit que je te raconterai la fête. Mais tu l’as peut-être vécue de là où tu étais, qui sait ?
Tu as vu comme nous avons eu de la chance avec le temps, ce grand soleil et cette douceur dans l’air. Le soleil, le vin, les enfants et les amis. Chanceux que nous sommes
Dans cette tribu, nous n’en demandons pas plus.
Je viens de prendre conscience de quelque chose.
J’adore ces moments où tu comprends quelque chose de toi.
C’est sympa que ça dure toute la vie, je suis sûre que sur son lit de mort on réalise encore des choses de soi. C’est même évident, c’est l’expérience unique et ultime.
On aurait pu en parler si la mort ce n’était pas justement cet effroyable silence.
Sinon tu me raconterais.
A coup sûr, on en rirait.
J’ai toujours trouvé que c’est le plus beau des partages de rire ensemble.
Je rigole bien avec Weber, au moins une fois par jour, sinon ça ne marcherait pas.
Au moins une fois dans la journée, les esprits qui trinquent, le rire qui jaillit, les regards espiègles.
Des fois, il dit, mais je ne suis pas sûre qu’il le pense, que ça ne suffit pas, moi je pense, sans le dire, que tout est là.
Tout : l’amour, la vie, l’humanité, l’univers, …
Tout est dans le rire, c’est, dans l’instant, une complicité absolue.
C’est aussi la plus grande des subversions, imagine si Poutine ou Trump avaient de l’auto dérision, la face du monde serait changée.
Les mollahs d’Iran, les talibans, Kim Jong-un, si toutes ces petits hommes aimaient rire, le monde serait nettement meilleur, non ?
D’accord, on n’en sait rien, mais je reste persuadée.
Revenons à ma prise de conscience, elle te concerne.
Avec cette assemblée, de famille, d’amis, ces réunions toutes différentes mais qui en rappellent d’autres, tout au long du chemin, on retrouve, reconnaît, des sensations.
J’ai réalisé que ce genre de moments jalonnaient ma route, qu’ils faisaient partie de ma vie, de ma façon de vivre et que la rencontre fondatrice de cette façon de vivre, c’était toi.
Je n’arrive pas à remonter plus loin, comme si ma vie était coupée en deux.
Comme si avant, ce n’était pas moi.
Quand Weber me raconte son enfance, il a des souvenirs précis et je vois bien comme il était déjà lui, si clair, si déterminé, si libre. Moi, je ne me retrouve pas dans mes souvenirs, je ne me reconnais pas. De toute façon je n’ai pas vraiment des souvenirs, juste de vagues réminiscences. J’ai la mémoire absente, on sait pourquoi.
Pour être sûre d’être juste je vérifie la définition de réminiscence, en littéraire c’est : souvenir imprécis, où domine la tonalité affective. C’est exactement ça.
Je me demande quel serait le mot pour exprimer ce plaisir (ce bonheur ?) quand un mot exprime avec précision ce que tu veux dire.
Je chercherai une autre fois, il faut que je te raconte un peu l’anniversaire surprise.
D’abord, ça a failli ne pas être une surprise, à cause de JP le peintre. Tu l’aimerais bien aussi celui-là. Avec ses moustaches à la Cavanna, ses bretelles et ses chaussures rouges. Il habite à Ménerbes, il a un petit atelier où il peint et il vit. Tu aimerais sa peinture aussi, elle est sincère. Elle nous parle, à Weber et moi, elle te toucherait aussi. Tiens, encore un point que vous avez en commun Weber et toi, beaucoup de peintres dans vos vies.
J’avais envoyé un texto à tous les amis, j’avais écrit que l’anniversaire de Weber était le mercredi 12 et que nous le fêterions par surprise ensemble le dimanche 16, je les intimais de surtout ne rien dire et d’arriver tous à 12h30.
JP avait mal lu le texte, il est arrivé le mercredi à 12h30.
J’étais dans la maison du bas en train de faire des chocolats (en cachette, pour l’anniversaire) quand Bratr est arrivé affolé.
Il m’a expliqué que JP était entré dans la maison du haut avant qu’il ait pu l’intercepter. Weber était à la maison, c’était de toute façon trop tard et j’étais en train de retirer le chocolat du feu, je ne pouvais pas laisser les choses en plan.
Heureusement, JP a tout de suite compris que quelque chose n’allait pas et n’a rien dit à Weber. Mais Weber s’est demandé pendant le reste de la semaine ce que JP était venu faire, sa visite était inhabituelle, sans raison, et il lui avait semblé que JP allait lui dire quelque chose et qu’il s’était ravisé, il s’est beaucoup interrogé, inquiété même, et je ne pouvais pas lui dire : tu comprendras dimanche. C’était terrible.
Une des choses que j’ai préférées quand ce dimanche est arrivé c’est de ne plus avoir à garder le secret.
J’ai bien aimé aussi beaucoup d’instants.
Daniels, l’aubergiste a attiré Weber sous un vrai faux prétexte, le temps de notre mise en place. Quand il a eu le dos tourné j’ai envoyé le signal à Henri qui a apporté les boissons cachées chez lui, à Dam, Carmen et Coloc Bingo qui avaient pris un gîte dans le village à côté et qui était prêts. Avec eux et les enfants nous avons transformé la maison en un espace de réception pour une trentaine de personne. En une demi-heure nous avons bougé les meubles, monté des tables, transporté la vaisselle, dressé le buffet.
Je voudrais te parler de tout le monde et de chacun, comme dans un film, une équipe, un but, un ballet.
Lady S. et Gary apportant les plats de parmentier au confit de canard, ils en avaient fait pour soixante… Ricky avec son faitout de Marquisette (on en a bu encore des jours après) faite avec amour et les citrons de son jardin. Choron et ses incomparables rillettes. Notre cher voisin et sa débauche d’huîtres. Marilou avait fait le gâteau préféré de Weber. Une vraie fête…
Et puis aussi, la vraie surprise de Weber quand il est revenu de l’auberge, il y avait tous les amis au balcon qui l’attendaient.
Son émotion.
Il n’aurait pas osé le mélange que j’ai voulu, il a tendance à cloisonner ses relations, séquelle de ses multiples vies. Mais il était heureux de ça.
Tu le sais, je suis au contraire portée à rassembler.
Les enfants qui découvraient notre monde d’ici ont dit qu’il y avait représentation de toutes les facettes de Weber.
C’est grande richesse cela aussi, être amis avec des personnes si différentes. Si on avait fait voter tous les présents, on aurait eu des voix pour tout le panel, d’un extrême à l’autre.
Et tout ce monde a passé un après-midi joyeux, a bu ensemble, a chanté un joyeux anniversaire en harmonie.
Toi tu n’as jamais été comme ça non plus, mais je me souviens d’un temps où je n’étais entourée que de gens pensant comme moi, avec les mêmes convictions politiques. Avec le recul, je m’aperçois que c’est comme vivre dans une secte. Il n’y a plus de nuance, ta pensée n’est jamais remise en question, elle n’avance pas. Sans compter l’intolérance dans laquelle tu te trouves, de fait.
Le Pitchoun m’avait apporté la photo de Jagger qu’il t’avait offert et que tu avais dans ton appartement. C’est ce que je voulais comme souvenir. J’aime beaucoup cette photo, il est nature, marchant dans la rue, c’est les années soixante, c’est jeunesse, rock’n roll et insouciance en noir et blanc. Elle sera bien sur notre mur.
Dans un coin du salon j’ai aussi un bouquet de fleurs qui vient d’une des couronnes de ton enterrement, c’est ton frangin qui les avait distribuées. On n’allait pas les brûler.
Elles sont sèches maintenant bien sûr, mais comme elles ne sont pas faites pour ça, le bouquet est un peu minable. Je n’arrive pas à les jeter.
J’ai un bouquet de fleurs fanées et une photo de Mick Jagger en souvenir de toi.
Ça ferait un beau début de poème.
Donne de tes nouvelles.
Avec toi pour toujours