Quand je pense à toi en ce moment, je pense à cette chanson que nous aimons tant, Weber et moi, il fait toujours beau au-dessus des nuages…
Fait-il toujours beau là où tu es ? J’ai envie de l’imaginer comme ça la mort, pour toi, comme un éternel vol plané au-dessus des nuages.
Ce n’est pas plus idiot que n’importe quelle autre croyance. Personne n’est jamais revenu nous raconter.
C’était ton anniversaire cette semaine. L’as-tu fêté avec les gens que tu aimes ? L’as-tu fêté avec les amis que nous avons perdu en chemin ?
Tu sais, ces lettres que je t’écris, c’est quand même un peu un déni, j’en suis bien consciente, c’est pour que tu ne sois pas vraiment mort. Je n’ai pas trop envie d’un monde sans toi, je n’en ai pas l’habitude.
Je dis ça en souriant parce que c’est une plaisanterie entre Weber et moi, quand, par exemple, il n’a pas fait quelque chose que je lui ai demandé, il me dit qu’il n’a pas l’habitude d’être marié. Et ça nous fait rire…
Il m’est arrivé deux choses un peu étranges ces derniers jours.
J’ai reçu un appel auquel je n’ai pas pu répondre parce que je bossais, j’étais en ligne avec un client, je ne pouvais vraiment pas répondre mais le numéro inconnu m’a intrigué, ça venait de Monaco.
Bratr m’a donné une liste des indicatifs des numéros de pub, c’est règlementé tout ça, je les connais maintenant, donc je sais quand c’est de la pub, je ne réponds pas. Jusqu’à maintenant je ne répondais jamais aux numéros inconnus mais maintenant ça peut être des clients pour louer la maison, alors je réponds. Ou je rappelle.
C’est ce que j’ai fait, j’ai rappelé Monaco. Ça n’a pas répondu. Pas de répondeur non plus.
Quelques minutes après Monaco rappelait. Tu sais qui c’était ? Oui, peut-être bien que tu le sais. Oui, c’était le Rentier. Cela doit faire au moins cinq ans qu’on ne s’est pas parlé, je me demandais ce qu’il voulait. Parler de toi, ai-je pensé.
Mais non, il m’appelait parce que je l’avais appelé, je lui ai dit que c’était pareil pour moi, mais il m’a dit qu’il avait eu plusieurs appels de moi. Enfin, bref, on n’a pas compris cette histoire d’appels mais on a bavardé un moment, on a pris des nouvelles.
Tu sais comme il est, disons que j’ai surtout écouté. Je me demande encore pourquoi il n’a pas parlé de toi. Je te fais un résumé, il vit maintenant à Monaco, ça lui fait moins loin du Luberon pour sa famille, il joue à la bourse et étudie la Thora.
Qu’un rentier joue à la bourse n’est pas très étonnant mais qu’un goy se passionne pour la Thora, j’ai trouvé ça romanesque.
Cette passion qu’il met dans ces deux activités s’entendait même au téléphone, il avoue qu’elles lui permettent de tromper la mort qui lui fait peur.
C’est peut-être pour ça qu’il n’a pas parlé de toi.
La mort n’est pourtant pas contagieuse.
Tout le monde la porte avec soi dès son premier souffle.
Ce n’est pas pour autant qu’on s’y habitue.
La deuxième chose dont j’aurais aimé te parler et je sais que nous en aurions discuté longtemps, tu aurais décortiqué.
On aimait tellement décortiquer ensemble après avoir fumé un petit calumet.
J’ai reçu un message de M., tu te rappelles d’elle ? Cette jolie fille incroyable, très intelligente, qui rit beaucoup et déménageait deux fois par an. Elle avait vécu quelques mois au Campement dans un mobile home. On s’est un peu perdues de vue, très occupées dans nos vies, mais on se fait signe de temps en temps.
On partageait un côté mystique toutes les deux, on interrogeait les cartes, on jouait au jeu de la Transformation, on relevait les synchronicités de nos vies, on aimait bien ça ensemble.
Elle m’envoie donc un message pour me montrer un site qu’elle est en train de créer, elle a toujours dix idées à la seconde, elle a inventé un jeu pour aider lorsqu’on a un choix à faire, un jeu qui te dit dans quelle direction aller quand tu te poses des questions.
Elle me demandait de le tester et de lui faire un retour.
Sur le coup, je me suis dit chouette je vais tester. Bien sûr, première étape, quelle question je vais poser ? Il est spécifié dans la règle du jeu que ce doit être une question personnelle, sur ta vie, tes choix, ton chemin. Pas pour demander si l’abruti orange va rester longtemps sur le trône, par exemple.
J’ai donc cherché quelle question je me pose sur ma vie en ce moment et aurait besoin d’être éclairée, et figure toi que je n’en ai pas trouvé !
Ça m’a fait drôle. Je crois que c’est la première fois de ma vie où je ne me pose pas de question sur l’endroit où je suis, comment je suis, avec qui je suis. J’ai trouvé ça incroyable. Je l’ai écrit à M., en précisant que je ne savais pas si c’était cool ou effrayant.
C’est bien la seule question que je me pose. Qu’est-ce que tu en penses ?
Elle m’a répondu que c’était cool avec plein d’émojis feelgood.
Ça m’a rassurée.
Ce n’est pas à toi que je vais apprendre à goûter pleinement l’instant, mais c’est ce que je fais, jouir du moment sans tourment. On sait comment le temps peut virer d’une seconde à l’autre.
En regardant une série, je voyais une femme écouter sur son téléphone un message de sa fille décédée, cela m’a donné l’idée de regarder sur le mien si j’avais encore un message de toi.
J’en ai deux. Un où tu me dis de ne pas venir parce que tu es trop fatigué, je n’y reconnais pas ta voix, c’est celle d’un type malade au bout de sa vie. Mais l’autre à quelques jours d’intervalle où tu prends des nouvelles est bien toi.
Tu me dis que le Pitchoun vient de passer, que tout va bien.
A propos, tu dois le savoir, il va bien, on a toujours un petit clin d’œil pour toi quand on se voit, une phrase, un rappel, un souvenir…
Franchement, c’était une belle mort, tu as pris le temps et ça a permis à tous de s’habituer, tu as tout réglé avant de partir. Je ne sais pas comment vont tes filles mais le Pitchoun va bien. En t’accompagnant tout ce chemin il n’y a pas de dossier en attente comme il dit, pas de factures impayées. C’est beau.
Tu te souviens quand tu disais que tu voulais mourir avant cinquante ans et d’un coup ? Raté…
Heureusement raté.
On est dimanche et il pleut.
Tu aimerais voir le jardin s’épanouir. Il y deux ans, il n’y avait que de la roche et du thym.
Aujourd’hui c’est verdoyant, surtout avec ces gouttes de diamant qui tombent du ciel et s’irisent sur les feuilles, sur les pétales.
La falaise a des traces noires quand il pleut, on dirait une peinture écaillée, comme les restes d’un tableau mangé par le temps.
Ensuite le soleil revient, toujours, et la falaise se dore.
Pourquoi les morts ne reviennent jamais, eux ?
Donne de tes nouvelles.
Avec toi pour toujours