Peut-être faudrait-il que je te lâche.
Que je te laisse aller là où tu dois aller.
Ou pas.

Tu n’as qu’à me le dire.
Viens me le dire en face.

Quoi de neuf dans la stratosphère ?
Ici c’est toujours un peu la même chose, l’Histoire en marche…

De temps en temps on dirait que l’Histoire loupe une marche.
On se demande de quel côté le vent va tourner.
On voit bien que le pire peut advenir à tout moment.
Le meilleur aussi.
Tu sais que j’ai toujours vu le verre à moitié plein, c’est plus facile à vivre.
Tu te souviens comme je faisais la gueule quand j’étais jeune ? Comme j’étais triste.
Même si je ne peux pas le dater exactement, je me souviens parfaitement du jour où j’ai décidé de partir en quête du germe de la joie.
Je savais qu’il était en moi, mais dans des profondeurs abyssales.
C’est le jour où j’ai réalisé que les gens qui souriaient semblaient avoir une vie bien intéressante et agréable à vivre. Qu’ils faisaient du bien autour d’eux, à moi la première.
J’ai opté pour le bonheur ce jour-là.
Comme je me souviens du jour où j’ai compris que je ne voulais pas d’une vie routinière.
Ou comme celui où j’ai décidé de ne plus écrire seulement pour moi.
Des jours comme ça où tu prends des décisions qui te changent, qui orientent toute ta vie.
Tu appelais ça les déclics.
On en a tout au long de la vie, c’est ce qui rend l’affaire de vieillir assez passionnante au final.
Tu disais toujours : le temps… Tu as raison, le temps s’occupe de tout.
C’est l’impatience qui nous fait tourner en bourrique.
Un déclic quand je l’ai compris.

La minette vient me faire un câlin pendant que je t’écris. Forcément ça me fait penser à nos deux chats noirs, Coca et Cola. Figure-toi que je ne me rappelle pas ce qu’ils sont devenus. Tu serais là, tu me le dirais, même si ça remonte à quarante ans. J’ai le sentiment que si je les avais vu morts je m’en souviendrais. Mais je ne suis sûre de rien avec cette mémoire de poisson rouge.
Ma minette d’aujourd’hui ramène des souris vivantes à la maison, elle joue avec, puis les délaisse. On est obligé d’acheter des pièges pour s’en débarrasser.
Weber qui connaît mieux les chiens et découvre les chats avec elle dit qu’il ne comprend pas bien, qu’il n’a jamais entendu dire qu’un chat ramène des souris à la maison, qu’il croyait au contraire qu’il les en chassait.
J’ai beau lui dire que c’est un cadeau qu’elle nous fait, ça passe plus ou moins bien.

J’écoutais une émission de radio où l’on parlait du film de Varda, Sans toit ni loi. J’avais 27 ans quand il est sorti mais je m’en souviens très bien. Ce film m’a beaucoup marqué, je me reconnaissais dans l’héroïne, dans cette fille qui avait choisi la marginalité.
C’était un peu mon absolu à l’époque cette marginalité, et je l’ai pleinement vécue, pendant très longtemps. Je crois que c’est toi qui m’avait montré cette voie, cette façon de réagir aux blessures que vous inflige le monde et la société des hommes.
Se décaler. Pour supporter.
Maintenant c’est autre chose. Je ne me sens plus marginale, j’ai l’impression d’avoir appris à affronter la réalité telle qu’elle est, Weber et le Pitchoun n’y sont pas pour rien.
L’impression, d’être monté dans l’avion avec tous les autres en me disant que c’est cool aussi de voir comment ça fonctionne à l’intérieur, de faire avec ce qui est et d’y apporter sa modeste touche pour que le voyage soit le plus sympa pour tout le monde.
Pour les proches d’abord.
C’est ça qui a changé, c’est le temps qui a fait ça aussi, comme tu le dis, la prise de conscience que les idéaux sont bien jolis, mais que rendre le monde meilleur c’est déjà s’occuper de soi et des gens qui vous entourent.
Et puis s’ouvrir aux autres, à tous les autres. Je suis sidérée de voir comme les milieux prêchant la tolérance sont souvent les plus intolérants. Cela dit c’est toujours la même histoire, là où l’on se heurte aux limites de la démocratie par exemple : doit-on être tolérant avec les intolérants ?
J’aimerais bien savoir ce que tu en penses.

Tu as vu où nous étions hier ? Nous en aurions bien ri. On se serait retrouvé chez toi, puisque tu habitais juste à côté de l’abbaye, tu aurais bu un verre de rouge avec Weber et ta Douce, tous les deux nous aurions fumé un léger calumet et nous serions partis ensemble.
Tu as vu comme le Pitchoun et notre Bru préférée avaient une fois de plus fait les choses bien, la réunion familiale, la bonne chair et l’ambiance si douce.
Mais quelle désuétude ces rites religieux ! Bien que j’aie cessé de croire en Dieu au début de ma dixième année, cette culture est bien ancrée, je connaissais toutes les paroles.
Je comprends que l’on ait soif de religion dans ce monde bordélique, soif d’explications et d’un cadre de vie, je ne discute pas les valeurs enseignées, mais je pense qu’ils y gagneraient en modernisant l’histoire. Ces mecs en robe qui nous absolvent des péchés du monde ne sont pas crédibles.
La première chose que je changerais ce serait l’inclusion des femmes, ça bougerait déjà pas mal de choses.
La deuxième, je ne dirais pas qu’il faut bien se comporter pour avoir une vie éternelle au top une fois décédé, je mettrais l’accent sur le bénéfice de vivre ces valeurs dans la vie de maintenant.
Et pour rassurer sur la mort, parce que c’est quand même ça le fond de commerce, je donnerais le point de vue d’Epicure qui explique pourquoi nous ne sommes pas concernés par notre propre mort : Quand nous existons, la mort n’est pas là, et lorsque la mort est là, nous n’existons pas.
Pour rassurer sur la mort des autres, parce que c’est celle-là la plus douloureuse, je dirais comment les personnes défuntes vivent encore en nous à travers ce qu’on a partagé.
Et que même s’ils sont absents, on peut toujours leur écrire…
Par exemple.

Je finis cette lettre dehors, à la tendresse du printemps.
Les yeux dans le vert et le bleu, la terre et le ciel, avec les oiseaux qui chantent, un peu comme s’ils se foutaient de tout.
Même de la minette qui les guettent…
Tu me manques, donne de tes nouvelles.
Avec toi, pour toujours