Tu la vois cette belle lumière dans laquelle je t’écris.
Tous les soirs le ciel rosit comme une jeune fille et la falaise se couvre d’une feuille d’or.
Tous les soirs, un instant, nous baignons dans l’irréel.
Je l’appelle comme ça, l’instant de la belle lumière.
Au quotidien.
Jamais je n’ai aimé un quotidien comme maintenant, tu crois que c’est l’âge ? La compagnie ? Le lieu ?
Je sais ce que tu vas me dire. Le tout…
Quand je t’écris, je raisonne avec ton esprit. Plus de quarante ans de compagnonnage, sans se perdre de vue, on connaît de l’autre les cheminements de ses synapses.
Et pourtant il restera toujours un mystère. L’autre est par essence un mystère.
J’aime bien cette phrase qui dit qu’on n’est pas dans la tête des gens.
Ou ce proverbe indien : Ne juge jamais sans passer deux lunes dans les mocassins de l’autre.
Ni dans la tête ni dans le corps, alors qu’est-ce qu’on peut savoir ?
Pourtant on sait, un peu, par les sentiments, les sensations, le feeling.
Comme tu aimais ce mot, tu y ajoutais des points de suspension, comme pour le temps…
le feeling… C’était presque ta religion.
Weber me surprend toujours avec ça, je n’ai jamais connu quelqu’un d’aussi rationnel, ses arguments dans une discussion sont imparables (passage chez les jésuites dans la tendre enfance), il déduit tout des faits (Hercule Poirot est un ami proche), et en même temps il se fie entièrement à son feeling.
Qu’il a bien affuté, ma foi.
De toute façon il n’y a que ça de vrai, comme tu l’as toujours dit. Le feeling…
Quand on se trompe, on s’aperçoit qu’au fond on savait qu’on commettait une erreur.
Souvent, on n’a simplement pas envie de le savoir.
D’un autre côté, je ne pense pas que l’on s’égare quand on se trompe, je crois plutôt aux passages nécessaires à l’apprentissage…
Si l’on apprend bien, on ne se trompe plus.
Si tu ne te plantes pas, tu ne pousses pas (citation non attribuée, faute de savoir qui l’a dit en premier, la littérature ou le rap).
J’en parlais l’autre soir à Noisette, la grande amie du Pitchoun et de Bru, nous parlions de son mariage terminé, dans la douleur. Telle l’ancienne, je lui ai sorti une de mes phrases favorites : on ne peut enlever aucune pièce du puzzle.
Chaque pièce t’a amenée là où tu es, a fait de toi qui tu es.
Ce soir-là, à la douce fête d’anniversaire de Bru et son amie Fanny (une amitié commencée quand elles avaient quatre ans, c’est merveilleux), j’ai revu leurs amis. Ces gamins que l’on connaît depuis que le Pitchoun était en primaire ou au collège, et qui ont tous maintenant quelques cheveux gris, une calvitie naissante, des traits plus marqués.
On reconnaît les signes, on est passé par là.
A nos yeux, ils seront toujours des enfants, mais la plupart sont parents, ils ont chopé un truc sérieux.
Quand ils sont ensemble, les minots réapparaissent, ils se charrient, se bousculent comme dans la cour de récré.
Il y avait un groupe de filles qui ont mis la légèreté et le feu, je dirais qu’elles ont mis le feu follet. La Princesse était fascinée. Elle les a scannées toute la soirée.
Des fois tu as envie de savoir ce qu’il y a dans la tête d’une petite fille de 6 ans (et demi !) devant un trio de déesses musical et dansant.
Tu le sais tout de même un peu, au feeling…
J’ai pensé à toi, j’ai joué au loto. Tu avais dit que tu gagnerais un jour, qu’est-ce qui s’est passé ? Je devine que je fais comme toi, je joue pour avoir le loisir d’en rêver. On est légitime à caresser le mirage, au moins jusqu’au tirage.
Mes projets changent à chaque fois que j’y pense, j’aviserai le moment venu.
L’idée récurrente qui me vient tout de même est dans un premier temps de n’en rien dire à personne, le temps d’encaisser – c’est le cas de le dire – la nouvelle.
Je me connais, ce serait un grand défi de me taire, de ne pas partager sur le champ un tel évènement.
A bien y réfléchir, ça ne me paraît guère possible mais je suis prête à affronter le challenge.
J’ai interrompu ma lettre pour jouer une grille pour vendredi prochain (sur mon téléphone, le côté cool du monde moderne), avec l’esprit de toi pas loin et ce sera le jour anniversaire d’un autre de mes morts, mon frangin. En plus d’être vendredi 13.
Ça fait un peu alignement de planètes, non ?
Je compte sur toi.
Et parles-en à mon frangin si tu le croises.
Il est lui aussi encore vivant dans mes pensées, mes souvenirs.
Mon frère, ce mystère.
J’écrirai quelque chose sur lui, un jour. Je sais quoi et comment, je ne sais pas quand.
Je me servirai des poèmes qu’il a écrit à l’HP.
Quand je les retrouverai.
C’est à dire quand je rapatrierai mes affaires qui sont dans ce box à Tataouine depuis bientôt dix ans.
Je vais beaucoup jeter, ou donner. Désolée, je ne vais pas garder la grande bibliothèque que tu m’as fait acheter et que tu aimais tant.
Elle est trop lourde, trop encombrante, trop vieille, pour ma nouvelle maison.
Et puis je ne sais pas bien dans quel état sont mes quatre-vingt cartons de livres
Je vais me séparer de ce meuble avec en même temps une tristesse – il a son histoire liée à la mienne, et avec un détachement serein – les objets ne sont jamais que des objets.
En ce qui concerne l’âme que je lui prête, je me dis qu’elle trouvera asile quelque part.
Dans ma nouvelle bibliothèque par exemple.
S’il me reste des livres.
Ça me fait penser, tu te souviens ?, quand je voulais quitter ma dernière maison.
Mon feeling m’enjoignait de partir mais c’était une décision difficile à prendre parce que c’était le lieu où avaient grandi les enfants. Parce qu’il était chargé de toute leur histoire. Et de plus de trente ans de la mienne.
C’est le Pitchoun qui a dit ce qu’il fallait : Les lieux sont des objets. Le foyer est là où tu es.
Le corps n’est qu’une enveloppe, tu es là où l’on pense à toi.
La nuit a remplacé doucement l’instant de la belle lumière.
La lune se lève au-dessus de la falaise.
Tu entends ces gueulements au loin ? Ce sont les loups, ils sont à quelques kilomètres.
Du côté du Château de Javon pour être plus précise.
Ecouter les loups dans la douceur d’une nuit d’été…
Donne de tes nouvelles.
Avec toi, pour toujours