Ces derniers jours je pensais qu’il fallait que je t’écrive une dernière lettre.
Qu’il fallait que j’arrête. Que je ne devais pas te retenir.
Et puis je me suis penchée sur ce mot. Bien sûr que si, je peux te retenir. On doit retenir nos proches.
S’en souvenir.
Alors c’est ma façon, parce que tu lisais ce blog, chaque matin. Depuis ta maladie, ton attente quotidienne était une motivation à l’écrire. Je ne peux m’empêcher de penser que tu lis ces lettres.
Tu sais comme je me fiche du passé, je ne peux me souvenir qu’au présent.
Penser à toi maintenant.
Difficile en ce moment de trouver le temps d’écrire.
Le matin je m’occupe de moi et de la maison, ensuite je me rends au travail dans la pièce à côté, et je partage la soirée avec Weber et Brart.
La nécessité de l’écriture se glisse dans les interstices.
Les soirs de match, par exemple, quand les hommes sont occupés ailleurs.
J’ai dans mes souvenirs de toi la coupe du monde 98. Tu te souviens ? C’est un souvenir doux. On devait être les deux seules personnes en France à écouter un concert de musique classique tandis que Zidane portait le pays aux nues.
C’est un grand amour celui qui survit à sa propre histoire.
Le nôtre a traversé nos vies, de la rencontre à la mort.
Mais elle non plus ne nous séparera pas.
Nous nous sommes aimés d’un amour plus grand que l’amour.
Voilà ce que j’en dirais.
Parfois Weber me demande où j’en suis de nous, lui et moi.
Il ne sera jamais rassuré, il a vu trop de choses.
C’est aussi ce qui le garde jeune.
Moi je suis l’évidence, sans question, tant que je suis plus que bien, c’est assez.
Il y a toujours en l’autre une part insaisissable, la mienne l’inquiète.
Pas moi. In Love I trust.
Lui et moi, d’une façon ou d’une autre, devenus inséparables.
Je ne vois pas comment aimer davantage dans cette vie.
Bien sûr, on sait comment ça fonctionne, il ne faut jurer de rien, mais avec l’expérience on a tout de même des indices.
Des pistes pour répondre aux grandes questions.
Aux petites aussi.
On dirait que la vie se joue comme au poker, le sujet c’est l’amour, j’ai mes cartes devant moi, c’est à mon tour de parler…
Servie
Frangine arrive demain.
Sa présence peut être sujet de chaos.
Je suis contente de la voir, je sais que l’on va rire.
De nous en premier lieu.
Une amitié joyeuse, en montagne russe, dure depuis plus de quarante ans.
On devine comme c’est précieux.
Weber et elle ne s’apprécient pas encore, je ne sais pas comment ça va tourner.
Je suis curieuse, je te raconterai.
Mon pronostic est qu’ils vont se découvrir, bien s’aimer tout en s’énervant réciproquement.
Ou le contraire.
La nuit tombe, les maisons s’éclairent petit à petit.
Ils coupent la lavande dans le champ au pied de la falaise.
Est-ce que tu entends le bruit ?
Ce robot comme un monstre, plein de projecteurs, qui va et vient sur le coteau.
Il faudra attendre tout un cycle pour se repaître à nouveau du tableau de grand maître,
ce champ de lavande, sur le coteau d’en face.
Le PSG vient de marquer un but. Je l’entends à travers les murs.
Le chat est de mon côté, sous le préau.
Le monstre est parti, la lune se lève sur la falaise.
La pleine lune des cerfs.
Je reprends cette lettre, qu’as-tu fait ces quelques jours ?
Avec Frangine on a parlé de toi. Comme tu nous manques.
Elle dit la même image, celle de tout le monde. Tu es assis au bout de la table, ton verre de rouge devant toi, ton paquet de tabac à rouler, une cigarette dans la main, tes yeux de ce bleu d’eau qui regardent les âmes.
Elle dit avec poésie comment tu étais avec moi, tout donné, tout pardonné.
C’est bon de l’avoir à la maison ma Frangine, on se raconte des trucs de filles, on passe du coq à l’âne sans perdre le fil de la conversation, un tuyau pour l’hydratation de nos vieilles peaux, un souvenir d’une fête au Campement, une question sur le sens de la vie, la recette de la soupe aux courgettes, l’analyse de nos relations amoureuses, des nouvelles d’une vieille connaissance, l’enfance des enfants…
Il faut juste éviter certains sujets si l’on veut rester amies, nous ne parlons pas politique. Il arrive qu’on l’effleure au fil de nos bavardages mais à chaque fois il nous blesse, alors on évite.
Je ne peux parler que pour moi mais c’est vrai que sa vision des choses me fait mal. Elle ressent sans doute la même chose, elle doit penser également que je flotte loin de la réalité, que je suis manipulée par une propagande pernicieuse. Que dans la partie de poker, je sers le jeu des ennemis de la liberté.
Ce n’est pas très honnête de ne pas en parler. Nous devrions au contraire passer de longues heures à exposer chacune nos points de vue. Mais même le débat est impossible, pour dire comme on est loin. Heureusement, on a beaucoup à se dire par ailleurs, nous aborderons peut-être la géopolitique quand nous aurons fait le tour de nos états d’âme, de nos réflexions existentielles, de nos passés animés, de nos familles, et de nos connaissances dans le domaine cosmético-culinaire.
Nous avons attendu ensemble le lever de lune sur la falaise.
On dirait que tu regardes le spectacle depuis le carré VIP.
J’étais fière de montrer ça à Frangine, pas comme si j’y étais pour quelque chose, non, comme quelqu’un qui partage l’honneur d’un privilège.
En ce qui concerne Weber et Frangine, ils sont dans la phase d’observation.
Un peu comme Frangine et moi, on se retrouve doucement.
Dans les grandes amitiés qui traversent la vie, tu le sais aussi bien que moi, il y a toujours des périodes où l’on s’éloigne un peu.
Ma période caravane a coupé certains liens, distendu certains autres. Celui qui nous lie Frangine et moi est un véritable élastique. Il fait le yoyo depuis quarante ans.
Mais le temps finit par en faire un lien du sang.
Après Frangine, tu as vu qu’on a eu le Pitchoun, Bru, et la Princesse,
et que ne durent que les moments doux…
Tu la vois grandir la Princesse ? Quel bonheur ces discussions le matin au petit déjeuner, le soir après l’histoire, les questions qui s’affinent, son vocabulaire si précis et la vivacité de son esprit. Toujours le scanner dans le regard qui ne laisse échapper aucun détail.
Dans la partie de poker, la grande parentalité c’est gagner le jackpot par hasard. Toi, tu as juste une paire de sept mais tous les autres se sont couchés.
Ou alors tu touches les 2 autres sept au flop.
Ce dont je me souviens quand j’étais cette gamine, c’est que les enfants sont toujours plus malins que les adultes le pensent.
Tu dois en croiser du monde au bar. Paradis, enfer, ou rien, il doit bien y avoir tout de même un bar.
Tous nos héros disparus.
J’imagine que quand tu as l’éternité devant toi, il n’y a pas de dernier pour la route.
Tu t’es fait des potes ?
Tu sais, ce ne sera pas celle-ci, mais un jour il y aura une dernière lettre (pour la route).
Peut-être quand j’aurai intégré le fait que je ne te verrai plus jamais de ma vie.
Pour l’instant j’en suis loin.
Par exemple, je compte encore. Tu sais c’est bientôt cet anniversaire. Tous les ans je t’envoyais un texto, juste le chiffre et un émoji. Cette année je te l’enverrai quand même. Si quelqu’un a ton numéro de téléphone, il va se demander pourquoi il reçoit un sms d’un numéro inconnu, il va lire 49 et oublier.
Il ne saura pas que ce jour-là cela fera 49 ans que nos destins se sont croisés.
Mais t’inquiète mobylette, je sais bien que petit à petit tu vas partir dans les limbes.
Cela n’arrivera pas que je ne pense plus jamais à toi mais ce sera de moins en moins souvent.
Je sais comment ça marche, nos morts sont avec nous mais la vie nous happe, elle nous fait valser de tous les côtés, on n’a pas trop le temps pour le passé, et c’est bien comme ça.
Puisqu’on a pris le ticket, autant faire le voyage en étant présent, en étant au présent.
Puisqu’on joue la partie, autant s’y amuser.
Si on peut.
En tout cas, elle ne se joue pas avec les morts.
Elle se joue avec le tableau de maître que j’ai sous les yeux chaque jour, avec les petits enfants qui courent dans vos bras, avec la compagnie qui fait vibrer le cœur, avec l’inattendu qui s’éveille le matin en même temps que tout le monde.
Donne de tes nouvelles
Avec toi pour toujours