Voilà, c’est la dernière lettre. (ou pas)
La dernière lettre, peut-être parce que je m’habitue à ton absence, peut-être parce que cela fait neuf mois que tu es mort, un cycle, un accouchement de ta disparition, peut-être parce que je sais que tu vivras en moi toujours, peut-être parce que demain c’est l’anniversaire de notre enfant (il aura l’âge que tu avais quand il est né, la vie est facétieuse), peut-être parce que c’est comme ça.
Tout ce qui a un commencement a une fin.
(suite…)
Ces derniers jours je pensais qu’il fallait que je t’écrive une dernière lettre.
Qu’il fallait que j’arrête. Que je ne devais pas te retenir.
Et puis je me suis penchée sur ce mot. Bien sûr que si, je peux te retenir. On doit retenir nos proches.
S’en souvenir.
Alors c’est ma façon, parce que tu lisais ce blog, chaque matin. Depuis ta maladie, ton attente quotidienne était une motivation à l’écrire. Je ne peux m’empêcher de penser que tu lis ces lettres.
Tu sais comme je me fiche du passé, je ne peux me souvenir qu’au présent.
Penser à toi maintenant.
(suite…)
Tu la vois cette belle lumière dans laquelle je t’écris.
Tous les soirs le ciel rosit comme une jeune fille et la falaise se couvre d’une feuille d’or.
Tous les soirs, un instant, nous baignons dans l’irréel.
Je l’appelle comme ça, l’instant de la belle lumière.
Au quotidien.
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Peut-être faudrait-il que je te lâche.
Que je te laisse aller là où tu dois aller.
Ou pas.
Tu n’as qu’à me le dire.
Viens me le dire en face.
Quoi de neuf dans la stratosphère ?
Ici c’est toujours un peu la même chose, l’Histoire en marche…
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Quand je pense à toi en ce moment, je pense à cette chanson que nous aimons tant, Weber et moi, il fait toujours beau au-dessus des nuages…
Fait-il toujours beau là où tu es ? J’ai envie de l’imaginer comme ça la mort, pour toi, comme un éternel vol plané au-dessus des nuages.
Ce n’est pas plus idiot que n’importe quelle autre croyance. Personne n’est jamais revenu nous raconter.
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Je t’ai dit que je te raconterai la fête. Mais tu l’as peut-être vécue de là où tu étais, qui sait ?
Tu as vu comme nous avons eu de la chance avec le temps, ce grand soleil et cette douceur dans l’air. Le soleil, le vin, les enfants et les amis. Chanceux que nous sommes
Dans cette tribu, nous n’en demandons pas plus.
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Oui, je continue, on pourrait dire que ce sont des lettres de l’after.
Mort ou vif, j’ai toujours plaisir à t’écrire.
Comme une conversation continue, je ne peux pas me résoudre à ne plus te raconter ma vie, avec le recul je me rends compte à quel point tu écoutais bien, comment tu posais les questions au bon moment, je ne pense pas être la seule à avoir eu cette impression que l’on pouvait tout te dire. Vraiment. C’est étrange de penser qu’au fond tu étais rassurant par cette écoute, ce non-jugement, oui c’est étrange à penser parce que d’un autre côté tu étais tout sauf rassurant, sans revenus ni réellement de domicile fixes, vivant au jour le jour.
Au fond ta philosophie remplaçait tout, la carrière, le statut social, les projets.
Par exemple, tu me disais que tu étais hermétique à la poésie, mais c’est parce que tu la vivais. Pas besoin de la lire, ni de l’entendre, tu la sentais, la voyais, là où elle est. Partout.
Poésie partout, conformisme nulle part.
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Au final, cela faisait des années que tu nous avais habitués à ton absence.
Comme un effacement.
Tu t’es gommé, self-gommé.
Je n’ai pas pleuré, cela fait bientôt trois mois maintenant. Au début je pensais que le chagrin allait me tomber dessus d’un coup, par surprise.
J’ai bien des larmes de temps en temps, des larmes égoïstes, tu étais tout de même mon premier et plus grand fan.
Ton regard sur moi me manque.
Sans jugement, sans attente, un amour inconditionnel, tu m’as presque toute ma vie regardée comme ça.
Je disais que tu étais un repère pour moi, c’est vrai que tu avais un regard de (re)père.
Tu étais aussi mon repaire.
Les larmes viennent quand j’ai envie de parler avec toi, c’était si facile, pour tout le monde, de parler avec toi.
Tous se confiaient, se livraient, naturellement.
Tu dois avoir emporté quelques secrets dans ta tombe, enfin dans la mer.
Aussi quelques petites larmes, quand on passe pas loin de chez toi. Quand on repart de chez le Pitchoun.
(suite…)
Ce texte là tu ne le liras pas, je le poste quand même
et puis qui sait…
Alors, tu es mort ?
D’accord, on ne peut pas dire que c’est une surprise
mais c’est une réalité
que je n’arrive pas à bien comprendre
je crois que ça veut dire qu’on ne parlera plus, qu’on ne rira plus ensemble
si j’ai bien saisi tu n’es plus là
tu es parti fumer un calumet avec Djah (suite…)
Tu es en train de mourir
notre fils est près de toi
ta compagne est près de toi
moi, je suis plus loin mais je suis là
au nom de toute notre vie je suis là
j’ai fumé un calumet en regardant les étoiles
parce que tu es en train de mourir
pour être près de toi
pour te tenir la main
on a toujours été d’accord que c’est moi qui tenait le compte
cela fait 48 ans que l’on chemine ensemble
de plus ou moins loin mais jamais séparés
tuit ans
on lui avait dit quand il était petit
chacun reprend seul sa route mais tes parents ne se séparent pas
je n’arrive pas à croire que nous en sommes là
je n’arrive pas à penser un monde où tu n’es pas à portée de voix
à portée de mots (suite…)
J’ai rêvé de toi et mon rire m’a réveillée (je pourrais t’en donner l’heure si je m’en souvenais)
Je ne suis pas sûre que ce soit encore drôle à la lumière du jour
je ne sais pas si c’est de l’humour noir ou pas d’humour du tout
je te raconte quand même
Je suis dans une pièce, une cuisine je crois, toi tu arrives avec ton crabe dans la gorge qui t’empêche d’articuler, tu entres dans la pièce et me dis quelque chose en enlevant ta veste, ce sont plutôt des borborygmes, je t’avise :
– Je n’ai pas compris ce que tu as dit !
Et tu me réponds (clairement)
– Tu n’es pas bien charitable !
Ensuite nous partons d’un grand éclat de rire.
Alors ? Ça t’a fait rire ou pas ?
Mon très cher plus vieil ami,
Je t’assure que pas un jour ne passe sans que je pense à toi, si ma présence n’est pas effective, j’espère qu’elle est tout de même réelle pour toi.
Je sais ton plaisir à découvrir ma lette le matin.
C’est ma seule raison de l’écrire. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami
Quelques nouvelles d’ici pour ton plaisir de lire.
Ça sent la fin de la saison. Moins de travail mais la fatigue qui vient.
La fraîcheur des nuits revigore après les excès de l’été.
J’adore ce moment, les prémices de l’automne dans les dernières chaleurs.
L’été était parti en week-end et avait prêté quelques jours sa saison à l’automne, mais il est de retour, adouci par septembre. Nous nous régalons à manger dehors, midi et soir. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
Cela fait longtemps que je ne t’ai pas écrit.
Tu sais, toi mieux que quiconque, comment passent les jours et comment ne pas donner de nouvelles n’est pas une absence.
Je grignote du temps au travail alimentaire, à la chaleur, à la paresse, pour te distraire et pour mon plaisir à t’écrire.
Que pendant quelques lignes, tu oublies ta grande fatigue. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami
Juste quelques mots pour te remercier de ce si bon moment passé ensemble. Nous en sommes revenus rieurs.
Merci pour le carburant nécessaire à mon activité d’écriture.
Il y avait bien longtemps que nous ne t’avions pas vu aussi vaillant, présent, et joyeux. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
Les nouvelles sont bonnes, compte tenu des circonstances.
Tu es chez toi, tes nuits sont calmes, tu ne souffres pas et ta Douce me dit que tu es debout dans la journée même si tu dors beaucoup.
Elle m’a dit que tu utilises ta tablette, donc tu dois lire ces mots.
Malgré la fatigue et le crabe, je sais que mes lettres te distraient et te touchent.
Aujourd’hui il fait froid et grand soleil, la maison est baignée de lumière.
Le Luberon fait le malin au loin. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
Je bois un petit porto (comme ma mère), en fumant une cigarette, dehors dans la nuit. Je pense à toi, à ma visite à l’hôpital cet après-midi. J’ai bien compris que ce n’était pas un bon jour, tu étais trop fatigué.
Nous n’avons pas fumé ce joint demandé que j’avais roulé avec amour, tu penseras à moi quand tu le fumeras, je suis heureuse que la bière fraiche t’ai fait tant plaisir.
Tu m’as dit : c’est la fin, c’est la vie… J’aurais voulu te demander plein de choses mais je voyais bien que tu étais épuisé. J’aurais voulu savoir si tu étais angoissé, tu ne le parais pas mais je sais bien que tu caches tes sentiments en grand solitaire que tu es. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami
J’espère que cette lettre te trouvera dans un bon jour.
C’est un dimanche pluvieux, gris, pour nous changer les idées, Weber et moi sommes allés boire un verre au Goultois, c’est le bar sympa du quartier. A 12 km tout de même mais c’est comme ça à la campagne.
Tu connais ces sensations, ce sont 12 km de pur paysage, sans presque personne sur les routes, une promenade. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
Quel bonheur de t’entendre, en tendre, de savoir que tu me lis, avec plaisir. Bonheur d’avoir trouvé cette façon d’être avec toi dans cette redoutable épreuve. De rester proche.
Tout mon parcours depuis que je suis partie de chez mes parents est déterminé par cette rencontre.
1978, j’ai dix-sept ans et je ne suis pas bien sérieuse. Je suis un peu grave, c’est ma nature, mais pas sérieuse. Je suis naïve, je vis dans les livres et dans mes rêves. Je crois avoir un destin, je suis le vent. (suite…)
C’est drôle ce que l’on retient de sa vie, des souvenirs passent, comme s’ils rendaient visite. Des détails que l’on n’avait donc pas oubliés.
C’est pour moi une des bonnes choses de l’âge, comme un voyage d’un instant sur une autre planète.
Il s’y mêle un brin de nostalgie, c’est un sentiment que j’ai plaisir à éprouver ; son charme réside dans sa fugacité, autrement ce serait amer. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
Tu connais cela, les tablées d’amis, tout ce qui circule. Tu les aimerais les amis d’ici. Tous comme des personnages de roman. Tu sais ça aussi, quand on y regarde de près, tout le monde est un personnage de roman mais certains ont des faits ou des choix dans leur vie qui la rend particulièrement romanesque. Les amis d’ici sont de cette sorte, ils ont tous emprunté des chemins de traverse. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
Je reviens de la grande fête de notre petite-fille.
Je ne suis pas encore redescendue. Trois jours hors du temps, dans un cadre de carte postale, cinquante personnes réunies pour l’amour d’une petite fille rieuse et de ses fantastiques parents.
Des émotions, des rires, des jeux, à manger, à boire, tout à profusion.
Des retrouvailles, toute ta famille, tes filles, tes petits-fils, ton frère et sa moitié, que je n’avais pas vus depuis longtemps, des accolades, des conversations, et des rires et des rires. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
C’est incroyable non ? Gigi, le retour !
Cela fait plus de quarante ans que nous ne nous sommes pas vus, elle m’envoie une photo de nous où je n’ai même pas vingt ans, elle m’apprend qu’elle suit mon blog tous les jours, qu’elle a lu tous mes livres… que mon écriture lui parle.
Je ne l’avais pas oubliée, nous avons beaucoup trop ri ensemble. J’y pensais de temps en temps. Je crois que nous en avons parlé quelques fois. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
Je pensais à t’écrire, comme un peu tout le temps en ce moment, puis la radio a passé un disque de Bowie, comme un signe.
Je suis bienheureuse que mes lettres te plaisent, c’est ma façon d’être avec toi.
Nous sommes tous avec toi.
Tu me dis qu’elles te font voyager, moi aussi, un voyage dans ma vie, ma mémoire, notre mémoire commune. (suite…)
Mon très cher plus vieil ami,
Bien sûr, je pense à toi tous les jours.
C’était bon d’entendre ta voix, un peu bionique mais c’était tout de même ta voix.
C’est donc bien décidé, plus de chimio, je comprends que tu ne veuilles plus t’infliger cette douleur, c’est ton fameux mektoub qui a régi ta vie, il y a de la cohérence. (suite…)